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Un Petit Prince universel

Dernière mise à jour : 12 mars 2022

Mon fils ainé avec lequel je passe quelques jours vient de lire l’exemplaire que lui a prêté sa grand-mère, et cela m’a rappelé des souvenirs très persistants.

Je ne saurais pas dire pourquoi, mais ce livre m’émeut profondément. Il en émane une sensibilité extrême qui fait écho à la nôtre. Même refoulée, elle resurgit et nous anéantit pour un instant, avant que nous reprenions nos esprits, ou du moins notre contenance.

J’ai l’impression d’ailleurs qu’en vieillissant, je suis devenu à la fois plus réceptif à la philosophie poétique de l’auteur, mais aussi plus conscient d’une forme d’inéluctabilité. C’est elle au fond qui me perturbe. Je déteste les problèmes sans solutions, surtout quand il est trop tard pour arranger les évènements qui auraient pu être anticipés.

Antoine de Saint Exupéry évoque la nature humaine. Celle des Homo Sapiens qui sont passés en 10 000 ans de l’âge de pierre à l’envoi de fusée dans l’espace. Celle des chasseurs-cueilleurs qui se sont sédentarisés avant de se multiplier à l’infini. Celle de l’Homo Contradictus, capable du pire comme du meilleur, de l’extraordinaire et du misérable.

Le message qu’il délivre mérite d’être entendu au-delà de la Terre tant il est universel.

Spoiler alert !

Si vous souhaitez garder la surprise, arrêtez la lecture de ce post, et plongez vous dans celle des Noviens. Les autres, les impatients ou ceux qui ne craignent pas de recevoir des pièces du puzzle en avance (et rassurez vous il y en a beaucoup d’autres à découvrir), vous allez constater que la SF permet de créer toutes les rencontres et d'imaginer des échanges inédits.

Carrie-Ann, la narratrice dans les Noviens, décide d’utiliser le Petit Prince comme mode de communication dans des conditions très particulières, qui vous rappelleront surement celles que nous avons endurées il n’y a pas si longtemps.

« Dans le but de remercier nos hôtes, j’entrepris une traduction inédite du livre non religieux le plus lu sur la Terre, au moins du souvenir que j’en conservais, le Petit Prince. J’avançais sur une version phonétique uniquement, car la maîtrise de l’écriture novienne restait élusive. Enheduana me proposa de me servir des veillées pour conter cette histoire poétique et philosophique, quasiment prophétique.

Grâce à l’assistance de tout l’équipage de Magellan-1 remobilisé pour l’occasion, je parvins à reconstituer l’essentiel des chapitres, en les adaptant au contexte de Terra Nova où les roses et les serpents n’existent pas.

Un nombre modeste de Noviens s’installèrent autour de moi pour écouter le début de l’aventure, sans doute intimidés ou trop habitués à suivre les conversations à distance tout en vaquant à leurs occupations. Encouragée par leur attention soutenue, presque enfantine, et par leurs sourires, je persévérais, heureuse de constater que leur rang grossissait chaque soir.

Je n’avais pas choisi cette œuvre par hasard, m’attendant à ce que les péripéties du Petit Prince résonnent puissamment dans l’âme de mes auditeurs comme elle le faisait dans la mienne. Le résultat fut très au-dessus de mes espoirs puisque je fus soumise à un flot ininterrompu de questions auxquelles je prenais plaisir à répondre, me découvrant un peu plus moi-même à cette occasion.

Un Novien : « Pourquoi la fleur unique abuse-t-elle du dévouement du Petit Prince ? »

Moi : « Je ne crois pas qu’elle en ait l’intention, c’est sa nature. Comme elle est sans pareil, il n’a pas vraiment le choix, il ne peut pas la laisser dépérir et s’inquiète pour elle. »

Une Novienne : « Toutes les femmes ne se comportent-elles pas de cette façon sur la Terre ? »

Moi : « Je ne crois pas que l’auteur cible toutes les femmes, il a sans doute en tête celle qui partage sa vie. Quoi qu’il en soit, le Petit Prince finit par découvrir que sa fleur n’est pas unique en visitant un jardin sur Terre. Il met ainsi en perspective la complexité des relations entre les êtres humains, tout en insistant sur la notion de responsabilité vis-à-vis de celles et ceux qui comptent sur et pour nous. »

Une Novienne : « Pourquoi le Petit Prince veut-il que le pilote de l’avion lui dessine un mouton ? »

Moi : « C’est le genre de souhait qu’exprime un enfant, que ce soit un mouton ou autre chose. Répondre à sa demande est le signe d’attention qui importe le plus. Ensuite, vous avez noté qu’il se satisfait d’une simple boite, symbole de l’imaginaire. »

Un Novien : « Quelle en est la signification ? »

Moi : « J’en vois plusieurs. La première est qu’avec de l’imagination, on peut inventer ce que l’on veut ou créer une réalité plus vraie que nature. Dans le livre, un autre exemple démontre que les apparences peuvent s’avérer trompeuses. Aller au-delà permet de saisir l’authenticité des choses. Finalement, le message que fait passer l’auteur est qu’on ne distingue pas ce qui importe seulement avec les yeux et un cerveau rationnel. Regarder avec le cœur ouvre des perspectives exceptionnelles dans lesquelles se cache une potentialité qui nous échappe trop souvent par manque de fantaisie et de spontanéité. Dans ma langue maternelle, on dit même “thinking outside of the box” pour illustrer l’utilité de se détacher de ce qui est déjà connu et tester des idées originales ou de se laisser tenter par de nouveaux horizons. »

Enheduana : « Si l’aviateur avait atterri sur Oarghul, le Petit Prince lui aurait probablement demandé d’imaginer un mouton pour le lui montrer au travers d’une image mentale. La télépathie ne se limite pas à l’échange de pensées, elle permet aussi celui des sensations et des sentiments, ce qui évite beaucoup de malentendus, mais rend la maîtrise de la communication plus complexe. »

Moi : « Un des messages de l’auteur est en effet que les adultes perdent leur spontanéité. J’ai constaté que c’est moins vrai chez les Noviens, vous restez plus ouverts et naturels, ce qui lui aurait sans doute plu. »

Un Novien : « À quoi servent les compteurs d’étoiles sur la Terre ? »

Moi : « Cette évocation de la futilité n’est pas non plus ce qui vous caractérise le plus. Sur Terre, des individus se contentent souvent de choses superficielles, quitte à en gonfler l’importance afin de se convaincre eux-mêmes de la pertinence de leur contribution. Au fond, ils sont tristes, et les amener à réaliser qu’ils ne servent à rien peut les pousser au désespoir. »

Un Novien : « Le Roi sans sujets est-il un autre exemple de futilité ? »

Moi : « Pas exactement, il incarne plutôt la vacuité et ses conséquences. »

Un Novien : « Pourquoi le Petit Prince trouve-t-il une Terre vide alors qu’elle est très peuplée ? »

Moi : « Je crois qu’un message important du livre, notamment au travers de la conversation avec le renard, est qu’on peut être une multitude tout en étant désespérément seul. Ce n’est donc pas une question de nombre d’individus, mais de qualité de leur relation. Moins elles sont superficielles, plus on a de vrais amis qui répondent présents. La télépathie est un apport très pertinent de ce point de vue, surtout la manière dont vous vous en servez, car elle vous préserve de l’isolement. »

Une Novienne : « Finalement, quel est l’objectif de l’auteur ? »

Moi : « Il se sert de l’innocence de l’enfance pour passer des messages sur la nature humaine en mettant en exergue certains aspects qu’il juge les moins positifs au travers d’allégories. Cela lui donne l’occasion d’évoquer les valeurs les plus précieuses à son cœur, l’engagement, l’amitié et le sens de la vie. Je doute qu’il caressât l’espoir que l’essence humaine puisse fondamentalement changer. Son but était plutôt de nous amener à réfléchir, ce en quoi il a parfaitement réussi, son livre est un des plus connus sur Terre, et même ici désormais ! »

Enheduana : « Qui est le plus oarghulien de tous les personnages que rencontre le Petit Prince dans l’espace ? »

Moi : « J’en vois deux. L’allumeur de lanternes, qui est le plus altruiste, et le Petit Prince lui-même, pas seulement parce qu’il entretient les volcans sur son île, je vous laisse deviner les autres raisons ».

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