Habib, le premier novien

Après avoir aperçu Habib dans la rue plusieurs fois depuis les fenêtres du building où je travaille, j’ai remarqué qu’il passait beaucoup de temps à lire, assis sur un banc de pierre. J’ai eu la curiosité de lui demander ce qu’il lisait, et il m’a répondu « tout ce qui fait réfléchir, et me permet de m’évader ». Après lui avoir raconté que j’avais écrit un bouquin qui pourrait le satisfaire de ce point de vue, je lui en ai confié une des premières copies.

Comme son stylo ne fonctionnait pas, je lui ai promis de repasser à l’occasion pour la lui dédicacer.

Je le rencontre régulièrement, et il me relate sa progression dans le récit. Il commence à soupçonner des surprises, ce qui me fait sourire, car c’est ce que j’espérais au fond!

Je lui ai fait une dédicace depuis, dans laquelle je le remercie de s’intéresser à l’histoire des Noviens. On ne soupçonne pas à quel point il est précieux pour un auteur de recevoir un feedback sur ce qu'il a produit.

J’en ai profité pour l’interroger sur son parcours, notant mentalement qu’il avait fait une allusion sur le fait qu’un passage du récit lui avait rappelé des souvenirs de thermodynamique.

Il s'est montré discret. J’ai l’impression qu’il connait la situation de beaucoup de gens affectés par des accidents de la vie au point de finalement se trouver dans la rue et de ne plus pouvoir en sortir. À 54 ans (un an de moins que moi !) et sans logement, il n’a plus d’espoir de retrouver du travail.

Je l’ai senti assez fataliste, mais sans rancœur ni animosité, alors que moi, j'éprouve des difficultés à ne pas voir l'évidence, sachant que j’ai toujours du mal à accepter qu’on laisse des personnes au bord du chemin.

La question de l’inclusion tient une place importante dans Les Noviens, et j’avais envisagé de l’aborder de façon assez globale dans une des premières versions avant de couper la section. Mes échanges avec Habib m’ont donné envie de la reprendre, et ainsi de partager les réflexions que je prêtais alors à Carrie-Ann, car elles sont le reflet de l’une de mes interrogations fondamentales sur nos priorités en tant que civilisation dans le chapitre Homo Contradictus.

« Pour illustrer ma perplexité, je me réfère souvent à une étude sur le nombre de décès prématurés (c’est-à-dire à la suite de maladies liées à notre mode de vie) dans la population des pays européens dont les résultats sont sans appel. Sur 1,5 million de telles disparitions annuellement, on en recense 1 million qui pourraient être évitées, car elles proviennent en partie à l’insuffisance ou l’inefficacité des mesures de prévention. Le cancer du poumon, les arrêts cardiaques et les maux découlant de la consommation excessive d’alcool comptent pour l’essentiel des trois principales causes de mortalité auxquelles on devrait échapper. Sans avoir de diplômes de médecine, tout le monde connait les coupables, en vente libre et s’affichant dans des publicités toujours plus suggestives et ambiguës, accompagnées de messages ignorés de modération.

Chacun parvient à ses propres conclusions face à des contradictions aussi flagrantes, frisant la totale hypocrisie. Brûler la chandelle par les deux bouts est l’expression qui me vient souvent à l’esprit, sous forme d’une consommation matérielle excessive afin d’assouvir des envies pour l’essentiel futiles, laissant peu de place à d’autres formes de satisfactions, notamment spirituelles et intellectuelles.

Sans vraiment vouloir l’admettre, nous sommes collectivement arrivés à un point où l’homme ne donne plus le tempo à la machine économique. Elle impose sa loi impitoyable, sous prétexte de générer toujours plus de biens et de services les moins chers possibles, afin de pourvoir aux besoins réels ou fictifs des innombrables habitants sur Terre, quitte à causer un gaspillage exponentiel en ressources et vies humaines.

À un moment donné, il est tout bonnement devenu utopique de contrôler une économie mondialisée entre les mains d’une minorité de financiers défendant leurs intérêts, généralement au détriment de celui de la grande majorité. Sous l’influence croissante des lobbies, les gouvernements se cantonnent désormais à éviter que les populations ne se révoltent trop souvent, en vue d’obtenir de meilleures conditions de vie.

Les indices boursiers ont plus d’importance que celui de l’évolution du développement humain. Dans certains des pays les plus riches, des poches de pauvreté extrême persistent, avec des personnes dormant dans la rue ou ne pouvant pas se permettre une visite chez le dentiste, même en disposant d’un travail rémunéré. Beaucoup de sociétés ont renié leurs racines en devenant exclusives, égoïstes, et autoritaires, et en laissant de nombreux individus sur le bord de la route, désabusés et désespérés.

Aider les gens en difficulté n’est simplement plus la priorité de la plupart des États qui continuent cependant à consacrer des centaines de milliards en dépenses militaires pour se protéger d’autres nations jugées hostiles. J’ai toujours considéré que ce n’était que du business, comme l’envie, la crainte représente un excellent moteur de consommation qu’il faut constamment alimenter. Et ça fonctionne très bien puisqu’il y aurait plus d’armes aux États-Unis que d’habitants… »

Je partage évidemment cette interrogation élémentaire sous-jacente avec Carrie-Ann. Pourquoi ne parvenons-nous pas (plus) à nous modérer ?

La tempérance constitue cependant indéniablement une clef fondamentale de la survie originelle de l'espèce humaine. Et pourtant, on à l’impression que ce fusible a été retiré de notre cerveau. À la place, les câbles de l’envie, de la tentation et de l’avidité ont été reliés directement sur ce qui nous motive le plus, tout en empêchant que nous soyons trop sensibles à la surchauffe que cela engendre et à la détresse que cela provoque.

Ces questions donnent du fil à retordre aux Terriens dans Les Noviens, car ils sont confrontés à une alternative inattendue…

Je vous laisse découvrir leur cheminement, et l’impact que leurs conclusions causeront sur notre destin collectif, pas de spoilers cette fois !

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