Homéostasie du risque (et autres biais)

Dernière mise à jour : 6 août

Vous avez sans doute remarqué que les voitures ont bien changé depuis dix ou vingt ans. La plupart intègrent de plus en plus de systèmes de sécurité dans le but d’éviter les accidents. Les radars nous alertent en cas de menace de collision, des détecteurs nous signalent quand nous mordons les lignes et des capteurs surveillent notre état d’éveil. Je ne comprends dès lors pas pourquoi les accrochages n’ont pas disparu, et que le prix des assurances automobile ne baisse pas.

L’homéostasie du risque demeure la principale explication de cette contradiction plutôt aberrante. Derrière ce terme technique se cache tout simplement le facteur humain. Plus précisément, c’est l’idée que nous intériorisons la présence de tous ces gadgets dont les constructeurs font la publicité. Et comme nous sommes incorrigibles, nous modifions notre comportement en tenant compte de cette information. Nous prenons davantage de risques au lieu d’être encore plus vigilants, ce qui annule l’effet de la protection passive dont nous bénéficions. Par exemple, nous repoussons le moment où nous passons le volant à quelqu’un de plus frais que nous, étant donné nous savons que la voiture va biper si nous nous endormons…

Est-ce logique ? Oui, d’une certaine manière très humaine. Si nous payons pour disposer d’un bolide toutes options, ce n’est pas pour nous montrer raisonnables, mais rouler plus vite et plus longtemps. Ça servirait à quoi de posséder un véhicule dernier cri s’il fallait nous conduire comme tout le monde ? Pourquoi nous priver de la satisfaction d’être parvenu dans son chalet à Chamonix ou sa villa au Cannet en un temps record ?

Cela vaut-il réellement la peine de mettre sa vie et celle des autres en danger ? Non, et du point de vue de la société, cela explique le renforcement des contrôles qui demeurent le principal moyen de réduire les risques de comportements illicites, quand ils ne sont pas contournés. C’est pour l’empêcher qu’une nouvelle loi va rendre illégal le signalement de la présence de policiers ou de gendarmes. Au-delà des chauffards, les forces de l’ordre sont peut-être en train de rechercher un criminel !

J’ai retenu l’exemple de la conduite automobile pour illustrer la tension existant entre liberté individuelle et contrainte collective que la technologie et la répression ne résorbent pas (tout en ayant un coût non négligeable pour la collectivité). Mais, cette problématique se retrouve à bien des niveaux, jusqu’à culminer à celui du réchauffement climatique dont j’ai rendu la théorie plus « sombre encore que celle du GIEC » dans Les Noviens comme l’a mentionné Stéphane Dubois sur son site Science-Fiction et Fantastique.

Je l’ai fait bien évidemment à dessein, grossir le trait permet en général de rendre le message plus prégnant (sauf s’il est jugé caricatural et donc non crédible, aléa que j’ai anticipé).

À quel moment le risque devient-il intolérable au point d’apparaître inacceptable et inaccepté ? Seulement quand nous sommes sur le point de tomber dans le précipice. Pourquoi attendre le dernier instant et qu’il soit trop tard ? Parce que nous n’aurions dès lors plus le choix et serions contraints à évoluer fondamentalement !

Carrie-Ann s’étonne elle d’une forme d’apathie ou de fatalisme. « Il nous restait quarante-deux ans pour nous sortir de l’ornière mortelle dans laquelle nous étions coincés, à condition que nous changions radicalement d’état d’esprit. Les réponses à la question “que feriez-vous si vous n’aviez plus qu’une journée à vivre ?” me décevaient toujours. La plupart du temps, elles tournaient autour de l’idée de prendre du plaisir en faisant quelque chose qu’on aime par-dessus tout ou en passant les instants finaux avec ses proches. Elles n’étaient jamais de tout mettre en œuvre pour éviter que ce soit notre dernier moment d’existence. »

Il y a certainement des raisons à cela, parce que nous arrivons à nous convaincre que ce n’est pas dans notre intérêt et que ça ira mieux demain, sans devoir faire des sacrifices désagréables. Rien de très crédible, et pourtant nous y croyons toujours un peu au fond de nous.

En effet, le pire est loin d’être inéluctable, soit parce que nous savons l’éviter, soit parce que nous préférons l’aveuglement plus ou moins volontaire.

Il y a d’ailleurs des scientifiques qui déclarent encore que le réchauffement n’est pas prouvé. Il n’est même plus ignoré qu’ils sont financés par des lobbies qui n’ont pas intérêt au changement, fournissant une excuse aux sceptiques et aux récalcitrants.

Vous aurez sans doute remarqué que la science est moins contestée quand elle étudie des phénomènes naturels que quand elle analyse les conséquences des activités humaines. Serions-nous susceptibles lorsqu’il s’agit de l’impact de notre mode de vie au point d’en devenir laxiste ?

Nous ne devons pas sous-estimer la répercussion de nos biais cognitifs.

Sans rentrer dans les détails, les psychologues ont noté que notre comportement est inconsciemment influencé par une vingtaine de circonstances dans lesquelles notre jugement n’est pas objectif. Je vous invite à consulter ce codex très fourni pour en savoir plus.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/16/The_Cognitive_Bias_Codex_%28French%29_-_John_Manoogian_III_%28jm3%29.svg

Pour ma part, je dirais que j’ai tendance à modifier et renforcer certains souvenirs après les faits, et vous ?

Nous aurions tort de négliger la manière dont ces biais sont exploités à notre issu, pour nous vendre un produit dont nous n’avons pas besoin, pour obtenir un résultat favorable à l’issue d’une négociation ou pour mettre en œuvre des politiques populistes. À la longue, ce qui s’avère un traitement déformé et déformant de l’information est devenu une espèce de standard en termes d’attitude. Autrement dit, un biais fait nécessairement référence à une norme escomptée, mais je ne saurais dire laquelle est encore en vigueur sans revenir à une sorte d’état naturel.

En mesurons-nous les impacts à terme ? Enheduana, une novienne, reconnait dans un dialogue avec Carrie-Ann que les biais manifestés par les terriens ont été sous-estimés (car méconnus), avec des conséquences que vous découvrirez dans Les Noviens.

Carrie-Ann essaye de comprendre pourquoi elle discerne un tel décalage dans la façon dont les informations communiquées par les Noviens ont été perçues par les terriens par rapport aux attentes des noviens, en partageant son incrédulité :

« — En réalité, vos alertes ont été largement négligées [par les terriens] en fin de compte.

— Oui, pour d’autres raisons, nous ne pouvions pas anticiper tous vos biais cognitifs.

— Je vois où tu veux en venir, mais n’exagères-tu pas un peu ? 

— Non, nous avons analysé votre fonctionnement mental depuis notre premier contact. Vos décisions sont influencées par le souhait inconscient que les informations obtenues par vos soins ne remettent pas “fondamentalement” en cause la croyance que cette planète soit votre chance de survie, quitte à sous-estimer les signaux reçus. Nous avons aussi noté que vous rencontrez des difficultés à accepter que tous les efforts déployés pour en arriver là puissent s’avérer vains. Vous cherchez plutôt à garder l’espoir intact le plus longtemps possible, en sélectionnant la version de la réalité qui vous convient le mieux. Enfin, nous admirons votre optimisme qui contraste franchement avec notre pessimisme. Nous ne cautionnons pas pour autant le fait qu’il repose sur une confiance quasiment aveugle dans votre capacité à vous en sortir, au mépris parfois de preuves évidentes que cela ne marchera pas.

— Je suis consciente de ces biais potentiels, nous avons justement tout mis en œuvre pour rester les plus objectifs possibles, mais j’admets que nous escomptions que le verre serait à moitié plein pour finir.

— Il l’est, mais beaucoup plus petit que dans vos rêves.

— Tant que ça ?

— Tu vois, tu refuses toujours de reconnaitre cette réalité pourtant évidente.

— Je plaisantais, un autre trait des Terriens, celui-ci pour dédramatiser les situations. »

Je m’arrête là pour ne pas divulgâcher (j’ai appris que c’est l’alternative à spoiler…) comment termine ce dialogue.

Vous l’aurez compris, mon roman est l’occasion de créer des circonstances mettant en exergue à quel point nous sommes prévisibles face aux crises que nous affrontons à cause de notre comportement, biaisé ou pas, en espérant secrètement que l’avenir me donnera tort…

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